Dernièrement, Jean-Pierre LHOMME m'a proposé cette nouvelle, que je m'empresse
de publier
Si vous
sentez des talents d'écrivain, faites comme lui, faites moi passer vos textes
Merci
d'avance !
Le
Couteau
Mais ça n’en finirait donc jamais ? Fatigué… Georges Lanterneau était
fatigué. Finalement l’existence était bien ce que lui avait décrit son
père : une succession de situations ennuyeuses entrecoupée de catastrophes.
Et pas moyen d’y échapper, cela vous tombait sur le dos sans discontinuer.
On aurait dit que les contretemps faisaient la queue pour avoir le plaisir
de vous gâter la vie les uns après les autres. Aujourd’hui c’est un
accrochage qui froisse une aile de la voiture, hier c’était un désagréable
rappel à l’ordre du propriétaire pour un retard de paiement du terme ; la
veille une dispute stupide avec un vieil ami. Georges pouvait même anticiper
le lendemain : descente du grand patron dans la boîte avec tout ce que ça
pouvait induire de stress et d’appréhension ; sans parler des réponses
intelligentes qu’il faudrait donner à des questions en apparence
bienveillantes. Après demain ne s’annonçait pas sous de meilleurs auspices :
consultation chez le cardiologue et audition de nouvelles probablement
inquiétantes. Quant à la fin du mois, voire de l’année, mieux valait ne pas
y penser. Georges rêvait d’une existence toute faite de moments agréables et
doux. Une vie sans soucis majeurs, sans vraies responsabilités, sans
obligations ni contraintes. Tout ce qu’il pouvait faire, d’ailleurs, c’était
d’en rêver, la réalité se montrant nettement moins clémente à son égard.
Absorbé dans ces tristes méditations, Georges s’était arrêté devant la
vitrine du brocanteur, comme il le faisait à chaque fois qu’il rentrait à
pied du bureau. Il aimait les vieilles choses un peu abîmées et les objets
fanés du passé. De temps à autres, lorsque l’état de ses finances le lui
permettait, il achetait une bricole au vieil homme qui tenait la boutique
selon des horaires très aléatoires. Ce jour là, dans la vitrine un peu
poussiéreuse et dépourvue de tout éclairage, on ne voyait que peu d’objets
et le regard de Georges fut tout de suite attiré par un petit coffret de
bois noir sur lequel était posé un couteau. Comme beaucoup d’hommes, Georges
aimait les couteaux, en possédait plusieurs et ne serait jamais sorti de
chez lui sans en fourrer un au fond de sa poche. Celui qu’il observait dans
la vitrine du brocanteur était un couteau à ouverture automatique, conçu à
la manière des stylets romantiques du siècle précédent, très probablement
fabriqué à Châtellerault. C’est que Georges s’y connaissait en couteaux. Il
aurait pu vous montrer le bouton hémisphérique au milieu du manche, destiné
à provoquer l’ouverture instantanée d’une lame effilée et vous expliquer
comment la mouche circulaire du ressort doit être soulevée pour refermer le
couteau. Cette contemplation l’ayant agréablement distrait des sombres
pensées qu’il avait ruminées jusque là, Georges entra dans la boutique pour
demander le prix de l’objet et l’acquérir éventuellement. Tout voûté dans sa
blouse grise, le propriétaire des lieux l’accueillit comme un vieux client
et Georges lui montra le couteau dans la vitrine.
- Ah, celui là… Il va avec le coffret… Vous savez, je ne vends pas l’un sans
l’autre.
Georges fut un peu étonné, car ce genre de couteau plutôt bon marché était
habituellement livré à la clientèle sans emballage d’aucune sorte.
Cependant, le prix étant des plus raisonnables, Georges acheta le tout sans
discuter, salua le vieux brocanteur et rentra chez lui sans autre encombre.
Débarrassé de son manteau et de son chapeau, Georges s’installa
confortablement dans son fauteuil devant la télévision et se consacra à un
examen attentif de son nouveau trésor. D’abord le couteau. Naturellement, le
sort qui n’attendait que ça pour frapper à nouveau, ne s’en priva pas.
Georges eut beau appuyer sur le bouton d’ouverture de toutes ses forces, le
couteau refusa absolument de s’ouvrir. Pourtant le ressort n’était pas
cassé, ce que démontrait bien une certaine élasticité du jeu de la lame dans
le manche. Après un certain nombre de tentatives parfaitement infructueuses,
Georges, mécontent, tourna son attention vers le coffret.
Illustration : Florence
MOATTI
C’était une petite boîte oblongue sans fioritures ni inscriptions. On ne pouvait
dire au premier examen si sa couleur noire était due à une peinture défraîchie
ou provenait simplement de la nature du bois employé. Visiblement la boîte avait
bourlingué. Une patine générale et une certaine usure des angles le laissaient
deviner. Georges l’ouvrit sans peine et put vérifier que le couteau y tenait
parfaitement tout en occupant entièrement la place disponible. Il y avait
quelque chose au fond du coffret. On aurait dit comme un papier plié au format
de la boîte et Georges, au premier regard, l’avait pris pour une garniture.
Gorges ouvrit son vieux Laguiole, en glissa la pointe entre bois et papier, car
c’était bien un morceau de papier plié, et extirpa celui-ci sans difficulté. Un
testament, une carte du trésor, une confession secrète ? L’imagination de
Georges, une seconde enflammée, fut tout aussi vite frustrée. Il aurait
d’ailleurs dû s’y attendre, c’était toujours comme ça. Le papier déplié livra
aux yeux de Georges un texte parfaitement lisible… pour quelqu’un qui aurait su
l’hébreu. Car c’était de l’hébreu, Georges en reconnaissait parfaitement les
élégants caractères très nettement manuscrits sur le papier un peu craquant.
Qu’à cela ne tienne, pour une fois les choses allaient s’arranger sans
difficulté car Salomon, le collègue de Georges au bureau, hébraïsant distingué,
allait lui déchiffrer tout ça sans coup férir. Le lendemain matin, à la pause,
Salomon ne se fit pas prier. Pourtant quand il eut achevé une première lecture
muette du document, il demeura un instant pensif et silencieux.
- Quelque chose ne va pas ? s’enquit Georges qui s’attendait évidemment à tout
et au pire.
- C’est que c’est un peu particulier… répondit Salomon, l’air préoccupé. Je ne
sais pas si je dois te traduire ce que je viens de lire…
Devant l’étonnement de Georges et son insistance, Salomon céda et voici ce que
Georges entendit :
« Au nouveau maître du couteau. Moi, Elie Schwartzenstern, de la bonne Ville de
Prague, j’ai doté ce couteau d’un pouvoir qui est maintenant à ta disposition
par le simple fait d’en être le détenteur. Dès que tu auras pris connaissance de
mon message, le pouvoir sera activé, le couteau acceptera de s’ouvrir et tu en
useras comme bon te semble. Voici en quoi consiste ce pouvoir. J’étais las des
aléas et des contrariétés sans nombre de ma vie. Fatigué, j’aspirais à la paix.
Après de longues recherches, j’ai réussi à découvrir le moyen d’échapper à ces
tourments aussi souvent que l’envie m’en viendrait. Le procédé étant au point,
il lui fallait un support matériel, comme une sorte d’outil à manipuler pour
déclencher l’action souhaitée. J’avais ce couteau sous la main, ce fut lui.
Maintenant que tu en es devenu l’unique possesseur, il te suffira de déclencher
l’ouverture de la lame pour que les moments pénibles qui s’annoncent s’effacent
aussitôt de ta vie. Tu ne seras plus obligés de les vivre et tu les laisseras
derrière toi sans autre embarras. Lorsque tu jugeras que le temps nécessaire
pour te permettre d’échapper à tes ennuis est écoulé, tu refermeras le couteau
et ta vie reprendra son cours un peu plus loin, comme si de rien n’était. Avant
d’ouvrir le couteau pour la première fois, tu dois savoir ceci : lorsque le
couteau est ouvert pendant une seconde, il permet d’effacer l’heure à venir.
D’autre part, malgré tous mes efforts, je n’ai pas réussi à rendre le pouvoir du
couteau absolu. Dans certaines circonstances… »
Salomon s’était tu. Les sourcils froncés il inclinait le papier sous tous les
angles, tentant visiblement de poursuivre une lecture devenue difficile.
- Qu’est-ce qu’il y a ? s’enquit Georges
- Je ne peux pas lire la ligne suivante répondit son ami, elle est juste à
l’endroit de la pliure du papier et ça l’a pratiquement toute effacée…
- Ça ne fait rien dit Georges, de toutes façons c’est des blagues, continue !
- C’est presque terminé répondit Salomon et il traduisit ainsi la fin du
message :
« Va et fais bon usage de ce que j’ai nommé : « Le Couteau à couper court ».
Georges était sidéré. Non par le caractère extraordinaire de la proposition qui
venait de lui être faite, mais par la découverte qu’un autre que lui avait été
sans cesse la victime des avatars de la vie, au point d’imaginer une pareille
fantasmagorie et de la mettre en scène avec autant de soin. Bien sûr, on ne
pouvait prendre à la lettre le délire de ce brave Elie, cependant son invention
était poétique à souhait et Georges ne regrettait vraiment plus d’avoir acheté
le couteau.
- Si seulement tout cela pouvait être vrai, soupira-t-il.
Salomon restait pensif, comme s’il débattait intérieurement d’une grave
décision.
- Écoute Georges, je crois que tu ne devrais pas prendre cette histoire à la
légère. Il y a certaines choses que nous ne comprenons pas et que nous
maîtrisons encore moins. Il faut être prudent…
- Je ne risque vraiment rien, répliqua Georges en ricanant, je n’arrive même pas
à ouvrir le couteau !
- Si j’étais toi, dit Salomon qui ne riait pas, je ne tenterais même pas de le
faire. Maintenant que en es propriétaire et que tu as connaissance de son
pouvoir, le couteau risque de s’ouvrir. Tu as bien compris ce que je t’ai lu ?
- Compris oui, cru non. En tout cas, merci bien de m’avoir traduit ce truc. J’ai
une jolie pièce de plus dans ma collection maintenant.
De retour chez lui après le bureau, la première choses que fit Georges fut de
sortir le coffret noir du tiroir dans lequel il l’avait rangé, avec les couteaux
de sa collection. Il l’ouvrit, le retourna et fit tomber le couteau dans sa main
droite. Il posa le pouce sur le bouton d’ouverture et se rendit alors compte, à
sa grande surprise, qu’il n’arrivait pas à exercer la moindre pression. Pourtant
le bouton semblait bien vouloir céder, mais c’était Georges qui ne se résolvait
pas à faire le geste minuscule qui allait répondre à la question folle qui lui
taraudait maintenant l’esprit : « Et si c’était vrai ? ». Salomon avait instillé
le doute. Et si c’était vrai ? Renversé dan son fauteuil, le couteau à la main,
Georges passa l’heure qui suivit en d’invraisemblables supputations. Petit à
petit il se rendit compte qu’il commençait à accorder du crédit à Elie
Schwartzenstern et à sa miraculeuse invention. Miraculeuse en effet. Si le
couteau avait réellement le pouvoir qu’Elie prétendait, lui, Gorges en avait
définitivement fini avec les tracas qui lui rendaient quotidiennement la vie si
pénible. A chaque fois qu’un événement désagréable se profilerait, il évaluerait
la durée probable de cet événement, il ouvrirait le couteau pendant le nombre de
secondes voulues, puis le refermerait et reprendrait ensuite le cours de sa vie,
sans autre souci, comme si de rien n’avait été. Il couperait court. D’ailleurs
c’était le nom et la fonction du couteau… En même temps, le caractère surnaturel
de l’opération avait quelque chose de véritablement inquiétant. Alors il prit sa
décision. Puisque le lendemain après midi était consacré à une visite chez son
cardiologue, ce que Georges détestait car, en bon hypocondriaque, il avait une
sainte trouille des diagnostics le concernant, il allait profiter des
circonstances pour mettre le couteau à l’épreuve. Il irait à son rendez vous,
s’arrêterait devant la porte du médecin et là, avant de sonner, il tenterait
d’ouvrir le couteau pendant deux secondes. En fait, il suffirait d’ouvrir le
couteau et de le refermer… On verrait bien. Si ça marchait, pas de visite, pas
d’angoisse, une après midi un peu moins gâchée que les autres finalement. Si ça
ne marchait pas, eh bien Georges n’en serais pas autrement surpris, pour deux
raisons. La première était tout simplement qu’une pareille histoire était tout
simplement impossible et la seconde qu’une pareille chance ne pouvait échoir à
Georges Lanterneau.
Planté devant la porte du cardiologue, Georges, l’avertissement de Salomon
encore dans les oreilles, eut une dernière hésitation. Il consulta sa montre :
quinze heures trente. Puis il prit son souffle, affermit sa prise sur le manche
du couteau et appuya franchement sur le bouton nickelé. Le bouton céda sans
résistance et la lame se déplia dans le claquement sec du cran d’arrêt enclenché
en bout de course. Fébrilement, Georges saisit la mouche du ressort entre le
pouce et l’index, la souleva et referma précipitamment le couteau. Rien ne
s’était passé, il n’avait rien senti, pas la moindre secousse ni la plus petite
impression de déplacement. Eh bien voilà, il avait sa réponse. Le couteau et son
coffret étaient une jolie blague surréaliste du charmant Elie Schwartzenstern et
il avait été bien sot d’espérer un instant que le dispositif put avoir le
moindre pouvoir magique. Malgré l’insistance de sa raison qui lui répétait que
tout était normal et que les contes de fées étaient réservés aux enfants
crédules, Georges ne pouvait s’empêcher d’éprouver l’amertume du regret. Comme
lorsque son cousin Albert avait réussi à le persuader que le Père Noël
n’existait pas. Il ne lui restait plus maintenant qu’à affronter l’examen et le
diagnostic du cardiologue. L’anxiété, comme si elle n’attendait que ça, envahit
Georges tout entier, et c’est d’une main un peu tremblante qu’il tira la poignée
de bronze de la sonnette à l’ancienne.
- Ah, Monsieur Lanterneau, vous avez oublié quelque chose ?
C’était la jeune assistante du Docteur Laubier qui le contemplait, l’air
interrogateur, sans faire mine de s’effacer pour le laisser entrer.
- Ben non, bredouilla Georges, heu bonjour, c’est à dire que je viens pour mon
rendez vous…
- Je ne comprends pas Monsieur Lanterneau. Votre consultation a eu lieu à
l’heure prévue et vous venez de nous quitter… Ça ne va pas ? ajouta-t-elle
devant l’air un peu hagard de Georges.
- Non, non, tout va très bien, je vous remercie, se reprit Georges un peu
vacillant tout de même, une simple absence… Ça m’arrive parfois, pardonnez moi.
La porte se referma doucement et la montre de Georges lui assena la confirmation
du prodige : seize heures dix ! Un second coup d’œil encore incrédule au
cadran : seize heures onze, la montre fonctionnait parfaitement. Georges se
sentit soudain envahi par une énorme allégresse, un jubilation comme il n’en
avait jamais connu jusque là ; ça marchait donc et on pouvait « couper court »
aux événements désagréables de la vie ! S’il n’avait craint de faire du bruit
sur le palier du Docteur Laubier, Georges se serait volontiers livré à une danse
du scalp échevelée, accompagnée de ululements divers.
Sur le chemin du retour, Georges jouait fébrilement avec le couteau au fond de
sa poche et se représentait toutes les occasions à venir d’en mettre le
merveilleux pouvoir à contribution. Et il y en aurait ! Il y en avait d’ailleurs
déjà. L’entretien d’évaluation annuel avec son chef de service la semaine
prochaine, hop, à zapper ! il prendrait également rendez vous pour cette visite
chez le dentiste éternellement repoussée et, le jour venu, il l’effacerait de sa
vie en un claquement de lame bien ajusté. Les idées lui venaient sans cesse et
soudain Georges comprit vraiment ce qui lui arrivait : il n’aurait plus jamais à
supporter le moindre désagrément, la moindre contrainte, même imprévus. Il lui
suffirait d’avoir le couteau sur lui et, clic clac, voyons la suite… Sa joie
redoubla et il ne put se retenir d’esquisser un gracieux entrechat au plein
milieu du passage pour piétons qu’il était en train d’emprunter. Georges
Lanterneau, Maître du Temps ! De son temps en tout cas… Maître du déroulement de
sa vie, grand gommeur d’ennuis de toutes sortes. L’existence allait enfin cesser
d’être aussi prodigieusement ennuyeuse, pour être poli.
Et Georges ne se priva pas d’user du pouvoir du couteau. D’abord de temps en
temps, puis de plus en plus souvent et pour des choses de plus en plus banales,
voire futiles. Parfois même, Georges effaçait du temps une émission de
télévision soporifique pour retrouver tout de suite le film de la soirée. Il
était devenu un expert en minutage du temps d’ouverture, grâce à une dextérité
acquise par un entraînement quotidien sur un couteau identique mais bien
ordinaire, acheté uniquement dans ce but. Il arrivait à gommer une petite
demi-heure, ce qui lui permettait d’arriver au bureau immédiatement après avoir
refermé la porte de son appartement. Au bout de quelques mois et après une
longue période d’hésitation et de réflexion, Georges se décida également à
effacer de ses journées ce travail de bureau qui lui pesait si fort. Évidemment
ça représentait beaucoup de temps, mais quel soulagement ! La vie de Georges
commençait réellement à ressembler à ce dont il avait toujours rêvé : de longues
périodes de farniente, entrecoupées d’activités amusantes ou d’agréables
promenades. Et puis ce fut l’heure de la retraite. « Déjà ? » pensa Georges un
peu surpris quand même par la soudaineté de la chose. Évidemment, les années,
systématiquement amputées de tout le temps consacré au travail, s’étaient
passablement raccourcies. « Tant pis… se dit Georges, de toutes façons, je
m’ennuyais vraiment trop… Il n’y a rien à regretter ! Je vais profiter de
ma retraite, maintenant. »
Et il en profita. Maintenant, tout ce qui présentait le moindre désagrément
était effacé préventivement, et même, par mesure de précaution, certains
événements douteux que Georges redoutait, sans même être certain qu’ils étaient
porteurs de la moindre contrariété. La vie comme un rêve. « Zéro souci, zéro
tracas ! » tout comme le serinait cette pub un peu niaise qui aurait bien pu
devenir la devise de Georges. Ainsi tassée et condensée la retraite de Georges
passa comme un éclair. Un beau soir de juin, à la suite de plusieurs infarctus
dont il avait heureusement senti les signes précurseurs et qu’il avait
habilement « zappés », ainsi que les séjours à l’hôpital qui s’étaient ensuivis,
Georges sut que le moment fatidique était arrivé pour lui. Il n’aurait pas pu
dire comment il en avait acquis la certitude, mais le doute n’était pas permis,
il vivait sa dernière soirée, peut être même sa dernière heure.
Bien que très affaibli, Georges s’extirpa du fauteuil où l’avait installé
l’infirmière qui venait pour les soins à domicile et s’installa à la table de la
salle à manger. Péniblement mais en y apportant le plus grand soin, il rédigea
une transcription la plus exacte qu’il put du texte d’Elie Schwartzenstern. Tout
le monde ne trouverait pas forcément un traducteur de l’hébreu et il aurait été
trop bête de laisser perdre le couteau et son pouvoir. En effet, Georges se
rappelait qu’il fallait absolument être informé du pouvoir du couteau pour
pouvoir en jouir. Il informait donc. Le jour baissait doucement et Georges
sentait ses forces l’abandonner. Il n’était pas inquiet cependant. Il avait tout
prévu. Le moment venu, il lui suffirait d’ouvrir le couteau… Et de le laisser
ouvert… Traînant les pieds et en tremblant de tout son corps, Il fit les
quelques pas qui le séparaient de son fauteuil, la main droite crispée sur son
cher couteau.
C’est à ce moment que cette vérité qu’il avait toujours réussi à écarter de son
esprit tout au long de ces années si rapidement écoulées s’imposa à lui dans
toute son horreur : « Je n’ai pas vécu ma vie ! » Le désespoir s’abattit alors
sur Georges avec la même violence que la joie qui l’avait submergé le jour où il
avait découvert la réalité du pouvoir du couteau. Un désespoir si intense et si
noir que Georges décida d’en finir tout de suite. Dans un dernier effort, il
actionna le mécanisme d’ouverture, ou plutôt, il tenta de l’actionner car le
bouton refusa obstinément de s’enfoncer dans son logement, bloqué comme au
premier jour. La panique s’empara de Georges et il se mit à presser sur le
bouton frénétiquement, changeant de main, y mettant les deux mains, allant même
jusqu’à frapper furieusement l’accoudoir de bois de son fauteuil avec le manche
du couteau, dans l’espoir de déclencher l’ouverture. En vain. Épuisé, pleurant
et reniflant, Georges suspendit un instant ses tentatives. La voix de Salomon
résonna alors dans son esprit, mais était-ce bien la voix de
Salomon ? : « Malgré tous mes efforts, je n’ai pas réussi à rendre le pouvoir du
couteau absolu. Dans certaines circonstances… »
Sur un seul événement en effet, le couteau n’avait aucun pouvoir, et c’était
celui la même que Georges redoutait le plus au monde, comme tant d’humains : sa
propre mort.