Un monde de couteaux   

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Nouvelle de Jean-Pierre LHOMME

Si vous sentez des talents d'écrivain, faites comme lui, faites moi passer vos textes

Merci d'avance !

 


 

  La Vire Noire*

  

 

Le feu crépitait tendrement dans la cheminée et la demi pénombre qui baignait la pièce lambrissée de pin clair en faisait un cocon de paix et de bien-être. Nous en jouissions d’autant plus que l’hiver montagnard cernait le chalet de près. Lourd manteau neigeux sur le toit de bardeaux, profonde tranchée pour accéder à la porte. Nous avions dîné de viande des Grisons et d’une délicieuse polenta comme savait les préparer  Annette, la femme de Maurice. Nous savourions avec respect le vieil Armagnac que j’avais apporté à mes amis.

Dix ans, nous étions restés dix ans sans nous voir et nous avions renoué, comme si nous les avions interrompues la veille, d’anciennes conversations qui nous tenaient à cœur.  La montagne, les courses d’été, les randonnées d’hiver, les nuits au refuge, les levers du soleil sur des paysages que seul les imbéciles qui ne les ont jamais contemplés peuvent qualifier de grandioses… C’est bien plus que ça.

Mes obligations professionnelles, comme on dit, m’avaient contraint à regagner la grande ville mais mon cœur était resté attaché à cette vallée du canton de Vaud et à ce village merveilleusement préservé du Diablois.

 

Rien n’avait changé chez les Wairaz. Maurice un peu plus tassé peut-être, un peu plus tanné par le soleil et le vent. Annette resplendissante de fraîcheur comme d’habitude, gaie et spontanée à la limite de l’exubérance. J’aurais aimé voir ce moment de grâce se prolonger indéfiniment. Notre conversation était entrecoupée de  silences bienheureux, seulement rompus par la plainte craquante du bois dans l’âtre. Ce fut pendant un de ces moments que je remarquai le petit cadre au dessus du vieux buffet. Une dimension modeste et un bois sans éclat n’avaient pas attiré mon attention jusque-là et mon regard serait probablement passé avec indifférence sur l’objet, si son contenu n’avait éveillé ma curiosité. Ce contenu en soi n’avait rien d’extraordinaire, c’était un vulgaire couteau suisse ; que faisait-il là dans cet écrin inattendu, accroché bien en vue ? J’ai écrit « vulgaire couteau suisse » ; je voulais signifier par là : classique. Une dizaine de lames, une douzaine d’usages, des plaquettes de résine rouge frappées de l’écusson à croix blanche. Un brave Victorinox, comme on en trouve dans toutes les coutelleries du monde. Et encore, même pas une des derniers modèles avec le corps galbé d’une adolescente… Non, la forme navette la plus traditionnelle, le couteau de tout le monde, quoi. Ce couteau trônait dans son cadre, plaqué sur un fond noir et velouté qui faisait superbement ressortir le rouge du manche et l’éclat froid de l’inox de la grande lame ouverte. Une grande lame qui n’était plus que la moitié d’elle-même d’ailleurs. Brisée net à mi-longueur, un tronçon de lame. Et puis je vis, fixé à l’anneau à l’extrémité du manche, le lacet de cuir portant une longue série de nœuds espacés d’un centimètre ou deux. Combien de fois l’avais-je vu ce couteau entre les mains de Maurice, coupant le pain et le fromage, grattant la glace sous des semelles, écorçant un baliveau pour en faire une sonde ou un jalon.

La curiosité fut plus forte que la discrétion :

-         Dis moi, Maurice, qu’est-ce qu’il fait ton couteau, dans ce cadre à ton mur ?

-         Je me doutais bien que tu poserais la question à un moment ou à un autre.

Maurice se tourna à demi dans son fauteuil pour contempler l’objet.

-         Tu vois ce couteau cassé, eh bien c’est à la fois le plus atroce et le plus beau souvenir de ma vie.

-         Rien que ça ! Raconte moi, je crève d’envie de connaître cette histoire là.

-         Oh tu vas voir, c’est peu de chose et en même temps, c’est ce couteau qui a fait la différence entre ma vie et ma mort.

Maurice se réinstalla confortablement dans son fauteuil et se mit à contempler le feu d’un air songeur. Je ne le relançai  pas car je sais reconnaître l’instant de recueillement qui précède la parole chez tout conteur digne de ce nom.

-         Tu te souviens d’Onésime ?

-         Tu parles ! Je n’ai oublié aucune des courses que j’ai faites avec lui ; ou avec vous deux. Il ne lui est rien arrivé j’espère ?

Maurice  ne répondit pas. J’avais en effet gardé un excellent souvenir d’Onésime, guide de haute montagne comme Maurice. Presque effacé à force d’être discret. Solide comme l’Aiguille du Midi, d’humeur toujours égale. Prévenant et serviable. Plein d’humour également et ne se prenant jamais au sérieux. Un type délicieux.

-         L’année dernière, tout au début de la saison, il est venu passer une petite semaine chez nous. Il n’avait pas trop le moral, sa copine venait de le larguer sans préavis. Motif, il ne lui parlait pas assez… Je te demande un peu… Pour lui dire quoi ?

Du coin de l’œil ne pus m’empêcher de remarquer le sourire moqueur d’Annette.

-         Alors pour lui changer les idées et aussi pour nous mettre en jambes avant  les premières courses sérieuses, je lui ai proposé d’aller faire la Vire Noire.

-         Tiens, je croyais qu’on devait la fermer à cause des éboulis ?

-         Oh elle était fermée, interdite au public avec plein de panneaux pour prévenir du danger. On devait même la déséquiper pour empêcher les petits malins d’aller se donner le frisson dessus. On l’a fait depuis. Probablement à cause de nos conneries d’ailleurs…En tout cas, il y a deux ans les pitons et les mains courantes en câble étaient toujours là et crois- moi ça n’était pas du luxe, même pour des vieux pisteurs comme nous.

-         Oh, je sais… Vous m’y avez emmené. Je crois bien que je n’ai jamais eu autant la pétoche en course, d’ailleurs.

-         Normal. Avoir peur, c’est rester en vie.

 

Maurice se pencha en avant pour remettre en place une bûche qui menaçait de s’écrouler et resta silencieux un moment.

-         Bref, nous voilà partis un matin de bonne heure avec un équipement léger et la ferme intention d’être de retour avant la tombée de la nuit. Du col jusqu’au départ de la vire, il y faut deux bonne heures, si tu te souviens bien.

-         Sans traîner…

-         On ne traînait pas. On ne parlait pas. Je crois qu’on était heureux d’être ensemble, sans avoir à tirer derrière nous une palanquée de montagnards du dimanche. Il avait plu pendant la nuit et quand on est arrivés au départ de la vire, on a vu que ça ne serait pas forcément une promenade de pensionnaires. La piste était glissante et avait encore rétréci. On s’est encordés et Onésime a ouvert la marche. On avait décidé d’aller vite mais d’être prudents quand même. D’autant plus prudents qu’on n’avait pas voulu dire à Annette qu’on allait faire la Vire Noire. Elle aurait essayé nous dissuader et ça aurait encore fait des discussions. On lui avait dit qu’on voulait aller à Pradelaube. On mousquetonnait donc à tour de rôle entre les pitons de la main courante, un coup Onésime, un coup moi. On n’était jamais sans assurance. Il y avait eu de nouveaux éboulis et par endroits la vire se réduisait à rien. Il fallait grattonner face à la paroi en se tenant à la main courante, jusqu’à ce qu’on puisse à nouveau poser les pieds sur quelque chose qui ressemble à une piste. Franchement, on comprenait pourquoi la vire devait être fermée. Presque tout de suite après le départ, si tu te souviens, on surplombe le cirque de Chaînedieu. Cinq cents mètres à la verticale sous les pieds. Une vraie balade de chamois. On voit le pierrier et le village tout en bas et puis les sentiers qui attaquent la montagne et qui font comme des petites lignes claires sur les pâtures.

-         Je me souviens très bien…

-         Nous, franchement, on prenait notre pied. La matinée était toute neuve, il faisait frisquet mais le soleil pointait son nez au travers des restes de brouillard et on savait que dans peu de temps il allait falloir quitter les anoraks si on ne voulait pas prendre un bain de vapeur. Bref, tout était tip-top en ordre. A part peut-être le cable de cette foutue main courante qui était sacrément rouillé. Mais on faisait attention.

-         Je vous vois d’ici…

-         Comme tu sais, à un moment la vire passe dans un pli très creux de la pente, comme un coup de couteau vertical dans la montagne. Il fait toujours noir dans ce creux et il y reste de la neige presque tout l’été. C’est un des endroits les plus délicats de la course. On ne voit plus la vire et parfois il faut la dégager pour être sûr de l’avoir sous les pieds. Avec Onésime on avait déjà fait ça une centaine de fois, tout allait bien. C’est pourtant là que ça s’est gâté. C’est un des pitons de la main courante qui a lâché juste au moment où Onésime l’a attrapé pour poser son mousqueton. Le choc à déclenché un tout petit  éboulis juste sous les pied d’Onésime et il est parti. Heureusement, mon mousqueton à moi était bien en place sur le câble, calé contre le piton d’ancrage.

            J’avais quand même fait une faute quand j’y repense. J’étais debout dans la neige et je pensais avoir un morceau de vire solide sous les pieds, je n’avais pas sondé d’un coup de piolet comme d’habitude. Trop sûr de moi. Ca fait que quand Onésime est tombé et que la corde s’est tendue, je ne me tenais que d’une main au câble et quand la croûte de neige glacée que je prenais pour la piste a cédé d’un coup, j’ai dévissé aussi. Le choc a arraché le piton qui bloquait mon propre mousqueton sur la main courante et tout  a suivi. Et nous voilà pendus tous les deux dans le vide, moi accroché à la main courante, quatre mètres sous la vire et Onésime accroché à moi, quatre mètres plus bas. Remarque, c’était pas la première fois qu’Onésime ou moi on dévissait pendant une course. Un vrai coup au cœur à chaque fois, mais rien de vraiment terrible. Pourtant là, on s’est tout de suite rendu compte que c’était sérieux parce qu’on était juste sous un vrai surplomb. Notre seule chance c’était que la main courante n’avait pas cassé. En attendant, on pendait dans le vide en tournant sur nous-mêmes. J’ai crié :

-         Onésime ! Ca va ?

-         Oui, ça va. Je me suis fait mal quand même, j’ai tapé en dévissant.

-         Où ça ?

-         L’épaule, je ne peux plus bouger le bras gauche.

-         Merde !

J’ai tout de suite compris que c’était la catastrophe. La seule façon de nous en tirer, c’était qu’Onésime se hisse jusqu’à moi, passe par dessus moi et atteigne la vire. Après il aurait pu m’aider facilement à le rejoindre. C’était des exercices qu’on avait répété cent fois à l’école des guides. On savait faire. Mais là ?

-         Tu crois que tu vas pouvoir grimper quand même ?

-         Je vais essayer.

J’ai senti que la corde avait des soubresauts et j’ai fait des prières pour que le cable d’acier rouillé tienne le coup.

-         Maurice, je suis désolé !

-         Quoi, désolé ? Parle, merde ! Tu n’y arrives pas ?

-         Non. Je crois que je me suis déboîté l’épaule. J’ai un mal de chien et je ne peux rien faire du tout avec mon bras gauche.

Je savais que je ne pourrais pas nous hisser tous les deux jusqu’à la vire, même avec mes deux bras en bon état.

-         Bon, t’inquiète pas, on va trouver quelque chose…

-         T’es sympa Maurice mais je ne vois vraiment pas quoi, à part me faire pousser un nouveau bras… ou des ailes.

-         Arrête de déconner, réfléchis plutôt avec moi.

 

Je me rendais compte que je commençais à avoir froid, à pendre dans le vide comme ça dans ce foutu trou d’ombre. Combien de temps on pouvait tenir ?  Tant qu’il ferait jour, ça allait encore être supportable, mais la nuit il gelait dur à cette altitude. Ma cervelle tournait comme un rat dans une nasse. Pour confortables qu’il soient, les harnais allaient bientôt nous scier les cuisses et bloquer la circulation. Rien à manger dans mon sac, toutes nos victuailles dans le sac d’Onésime. Allait-il pouvoir le déboucler et l’ouvrir ? je me maudissais d’avoir menti à Annette. Je savais qu’en bonne femme de montagnard, elle allait sonner le rappel en ne nous voyant pas revenir à la nuit. Mais les copains auraient beau nous chercher  sur les pentes de Pradelaube, ils auraient du mal à nous trouver. Et tout d’un coup je me suis rendu compte que j’étais le roi des abrutis. J’avais mon portable dans la poche de mon anorak. Il suffisait d’appeler n’importe qui et on serait tiré d’affaire avant midi. Avec des précautions de Sioux, j’ai sorti mon téléphone de ma poche et j’ai numéroté d’une main. Pour rien. Pour rien du tout. Le relais est sur l’autre versant. Il arrose très bien le village, mais pas nous, surtout pas dans ce creux du diable. Là j’ai eu un coup de désespoir.

-         Maurice ?

-         Oui ?

-         Je commence à avoir un peu froid. Qu’est ce qu’on fait ?

-         Ben pour le moment, rien. Mon téléphone ne capte pas le réseau.

-         Oh dis donc, j’y pensais même pas…

-         Oui, pour ce que ça sert !

Après, on est restés un très long moment sans parler, à tournoyer doucement au bout de notre fil. Je bougeais autant que je pouvais dans mon harnais pour rétablir la circulation dans mes jambes. J’y allais mollo tu peux me croire. Je ne voulais pas risquer de nous décrocher pour de bon. Les cinq cents mètres en dessous de nous, ça faisait quand même beaucoup. Je sentais Onésime qui en faisait autant, de temps en temps, quatre mètres plus bas.

-         Tu crois qu’ils peuvent nous voir d’en bas ?

-         Pas dans ce foutu creux, tu sais bien…

-         Ben oui, c’était pour dire…

-         Ecoute Onésime, tu dévisses, c’est une chose. Tu trouves le moyen de te foutre une épaule en l’air, c’en est une autre… S’il te plaît ne l’ouvre pas pour dire des conneries !

La colère me prenait, contre Onésime, contre la montagne, contre moi-même. J’aurais voulu avoir quelqu’un avec qui me battre et je pendais là, comme un con, comme une mouche qui attend que l’araignée la bouffe. Sauf que l’araignée ça allait tout simplement être le froid de la nuit.

Nos échanges avec Onésime se sont raréfiés et on a fini par rester silencieux pendant un bon moment. On luttait chacun de notre côté contre le froid et l’engourdissement. Vainement.

-         Bon,  Onésime ! Tu m’entends ?

-         Oui !

-         Il nous reste un truc…

-         Ben oui je sais mais je n’osais pas te le proposer

-         Je m’en doute, ça me fiche la trouille à moi aussi, mais je ne vois vraiment rien d’autre pour nous tirer de là.

-         Tu veux qu’on essaie un pendule ?

-         Ben oui, t’as une autre idée ?

-         Non, non, c’était ça.

Maurice hochait la tête :

-         Le truc en question, tu le connais. Ca consiste à se balancer assez fort pour pouvoir approcher la paroi et s’y agripper. Si celui d’en dessous y arrive et qu’il puisse varapper vers le haut, il soulage celui d’au dessus de son poids et lui permet de grimper à son tour. Tu vois le tableau ?

-         Comme si j’y étais…

 

J’étais pendu aux lèvres de Maurice. J’avais assez pratiqué la haute montagne moi-même – bien qu’en amateur – pour comprendre le risque que les deux guides allaient devoir prendre. Si d’autres pitons de la main courante lâchaient sous l’effort et que le câble soit rompu quelque part, tout le monde était bon pour un plongeon de cinq cents mètres vers le pierrier.

 

Maurice, les yeux fixes, poursuivait son récit :

-         On avait deux inconnues sur ce coup là : est-ce que la main courante allait tenir et est-ce qu’Onésime allait pouvoir chopper une prise, en admettant qu’on puisse penduler assez fort pour qu’il atteigne la paroi. On a pu se balancer. Ca a pris du temps parce qu’il faut bien coordonner l’élan qu’on se donne et qu’on n’avait pas de point d’appui pour donner une première impulsion mais enfin on y est arrivés. C’est le choc dans la corde qui m’a fait comprendre qu’Onésime avait touché la paroi. Mais au lieu que ça me bloque à mi-course de mon balancement, tout est reparti dans l’autre sens. Il n’avait pas pu trouver une prise pour rester contre le rocher.

-         T’as pas pu ?

-         Non, pas avec une seule main !

Merde ! j’avais juste oublié dans quel état était mon copain. Là, ça sentait vraiment mauvais. S’arranger pour percuter la paroi de face en bout de course et trouver en un quart de seconde  les prises nécessaires pour y rester collé comme un mouche demandait des moyens qu’Onésime n’avait plus. Je crois que c’est à ce moment là que j’ai commencé à perdre espoir. A force de nous chercher, on nous retrouverait sûrement tôt ou tard, pendus à notre fil. L’hypothermie aurait fait son œuvre, voilà tout . Le silence s’est réinstallé entre nous. On avait de plus en plus froid. Je commençais à me dire que même sans le poids mort d’Onésime au bout de la corde, j’aurais bien du mal à remonter tout seul jusqu’à la vire. Quand le soleil passa derrière les crêtes, nous ne pouvions pas le voir d’où nous étions, nous nous en sommes quand même rendu compte à la chute presque immédiate de la température. Je commençais à essayer de me consoler sans y arriver en me disant que mourir de froid n’est pas douloureux, d’après tout ceux qui avaient failli y passer.

-         Maurice !

-         Oui ?

-         On ne peut pas s’en sortir tous les deux !

Je n’ai rien répondu parce que j’ai tout de suite compris ce qu’il allait me dire.

-         Tu m’entends ?

-         Oui !

-         On ne peut pas…

-         Tu l’as déjà dit !

-         On va pas faire des discours. Coupe la corde et sors de là avant qu’il soit trop tard !

-         T’es pas con ?

-         Tu le sais bien que je suis pas con, Maurice. Tu sais bien qu’il n’y a rien d’autre à faire…

En une seconde, les images se sont succédées dans ma tête. Le couteau qui scie la corde, et soudain un choc et Onésime encore vivant qui file vers les cailloux, tout en bas ! Et moi qui remonte tant bien que mal et qui sauve ma peau. Et après… Après c’est le retour au village. Là, il faut dire ce qui s’est passé et comment on a sacrifié son pote. Et il faut que les gens acceptent de croire que c’est lui qui l’a voulu ! C’est la fin d’une carrière de guide, la fin de ma vie.

 

Je ne pouvais pas répondre à Onésime. Je ne voulais pas discuter de ça J’avais trop peur qu’il arrive à me convaincre.

-         Maurice ?

-         Oui,

-         J’ai pas de gosses, moi !

Le salaud ! J’avais presque réussi à éviter de penser à ça…

-         Maurice !

-         Merde ! fous moi la paix ! on n’est pas encore morts !

-         On est foutus tous les deux Maurice. Un seul ça suffit. Y a qu’au cinéma que ce genre de connerie tourne bien. Coupe cette putain de corde !

Je ne lui ai pas répondu. J’ai attendu peut-être encore une heure en me battant avec moi-même. Je savais bien qu’il avait raison cet imbécile. Je pouvais encore m’en sortir, mais il ne fallait pas que je laisse l’ankylose et le froid me priver de mes moyens. L’effort allait être considérable et je n’aurais pas la force de faire plusieurs tentatives. La nuit allait tomber et il est certain que les vraies recherches ne commenceraient qu’au lever du jour demain matin. On ne nous trouverait certainement pas tout de suite. On était vraiment foutus.

Tout d’un coup je me suis aperçu que j’avais mon couteau à la main, mon vieux Suisse que je traîne partout avec moi. Je ne m’étais même pas rendu compte que je l’avais sorti de ma poche. Avec une espèce d’horreur je me suis vu l’ouvrir en faisant très attention de ne pas l’échapper. Tu en penseras ce que tu veux, mais je faisais ça comme malgré moi, sans arriver à croire que je le faisais vraiment.

 

A ce moment du récit de Maurice, j’ai commencé à me sentir très mal. J’ai fait un geste pour l’arrêter, un geste qui signifiait : « Ca va, j’ai compris, n’en dit pas plus… Tu n’es pas obligé de me raconter ! »

Maurice ne me regardait pas. Il ne regardait rien que la scène qui devait se dérouler sur son écran intérieur.

 

Il continuait :

-    Au moment où la lame a touché la corde, juste en dessous de moi, ça m’a fait  comme si je me réveillais en sursaut. J’ai vu le visage d’Onésime quatre mètres plus bas. J’ai surtout vu ses yeux écarquillés et sa bouche grande ouverte comme pour crier et pas un son qui en sortait. J’ai vu le visage d’un homme qu’on allait tuer ; comme un condamné devant un peloton d’exécution. Alors j’ai jeté le couteau aussi loin de moi que j’ai pu, en direction de la vallée. J’ai vu ma vie, comme un minuscule point rouge qui s’éloignait et je l’ai suivi des yeux pendant plusieurs secondes, jusqu’à ce qu’il devienne trop petit et disparaisse.

On n’a pas parlé avec Onésime. Il n’y avait pas de quoi me remercier. Je venais simplement de le condamner à mourir lentement en ma compagnie. Après ça on a quand même continué à s’agiter pour se réchauffer. On n’arrivait pas à abandonner. La nuit nous a très vite attrapé dans notre faille et la température est tombée aussi vite que mon couteau. Pour une course de la journée, on s’équipe léger et ça n’était pas nos anoraks qui allaient suffire à nous protéger. L’engourdissement me gagnait, une sorte de torpeur pas complètement désagréable. Tu sais, c’est peut-être vrai que le froid te tue sans te faire vraiment souffrir…

 

-         Maurice, pardonne-moi mais ton suspense est insupportable ! Tu es là, bien vivant… Allez, vas-y, dis moi comment !

Le regard de Maurice se posa sur moi, encore embrumé par les souvenirs, mais éclairé par ce reflet malicieux que je lui connaissais bien. Après quelques secondes destinées à me faire enrager, il reprit :

 

-         C’est le vieux Julius qui nous a sauvés. En partant en balade avec une cliente, très tôt le lendemain matin, il a trouvé mon couteau sur le pierrier, ouvert, la lame cassée.  Il a tout de suite su que c’était le mien à cause du lacet qui porte tous les noeuds de mes grandes courses. Malheureusement, Il ne savait pas qu’on était portés manquants avec Onésime. Pourtant Annette, en ne nous voyant pas revenir à la tombée de la nuit, avait donné l’alarme. L’hélico a tout de suite filé à Pradelaube pour faire fiasco, évidemment. Après, il était trop tard pour poursuivre les recherches.

Le vieux Julius a mis le couteau dans sa poche et il est allé faire son pique-nique avec sa cliente, du côté de Chaînedieu. En rentrant dans l’après midi il est passé par chez moi pour me rapporter mon couteau et il est tombé sur Annette. Quand il lui a dit où il l’avait trouvé, elle a tout de suite compris. Elle n’a pas pris le temps de lui expliquer. Elle a sauté sur le téléphone, et voilà.

Quand ils nous ont remontés on était quasi-congelés mais encore vivants.

-         Alors Onésime est en bonne santé aussi ?

-         Comme toi et moi camarade ! dit Maurice dans un grand rire. Il vient de se trouver une nouvelle copine…

 

Moi qui n’avais couru aucun danger et passé la soiré au chaud au coin d’un bon feu, j’eus l’impression qu’on venait de me sauver la vie. Ce fut la bouteille d’Armagnac qui fis les frais de mon émotion.

 

-         Tu sais, conclut Maurice, la Vire Noire, Ils l’ont complètement déséquipée et définitivement interdite.

-         Tu m’étonnes !

 

Le couteau brisé brillait doucement dans son écrin de velours,  comme fier de son

exploit, lui qui finalement n’avait rien coupé du tout.

 

 

 

 

*VIRE : Étroit chemin en lacet, tournant autour d'une montagne abrupte. (retour haut de page )

 

 

 

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