Un monde de couteaux

 

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La dernière nouvelle de Jean-Pierre LHOMME

Si vous sentez des talents d'écrivain, faites comme lui, faites moi passer vos textes

Merci d'avance !

 


 

  Trop tard…

  

 

 

Ca n’était vraiment pas un jour pour un enterrement. Il faisait beau, bien trop beau pour porter le deuil. Le petit cimetière rural aux tombes blanches noyées de soleil avait presque un air de fête  que déparait tristement le groupe en noir rassemblé autour de la tombe ouverte. Les trilles des merles égosillés couvraient par moment les paroles  du curé de service, plat discours que personne n’écoutait, rythmé par l’aboiement sporadique des chiens de la ferme voisine. Julien avait les yeux secs et le cœur en morceaux ; c’était son meilleur pote qu’on enterrait là. L’ami d’enfance, le frère qu’on aurait choisi si on pouvait choisir un frère. 

 

Et pourtant, quoi de plus différent que ces deux êtres-là ! Julien, petit, un peu voûté, le front agrandi par une calvitie naissante, précoce pour un récent quadragénaire. Julien le méticuleux, le prudent, le réservé. Julien le chercheur, le cérébral, le collectionneur. Et Gérard que personne n’appelait Gérard et que tout le monde connaissait sous le nom de Sgala depuis qu’un condisciple des deux amis avait dit à Julien : « J’comprends pas comment tu peux être copain avec c’gars là ! » L’apostrophe avait bien fait rire les deux compères et de ce jour Julien n’avait plus appelé Gérard autrement que « Sgala ».

 

Sgala le costaud, Sgala l’audacieux, explorateur insouciant  et culotté d’un monde foisonnant de tentations de toutes sortes. Sgala le séducteur aux cent conquêtes, Sgala l’inconstant aussi, dont Julien le timide aurait bien aimé ramasser les miettes ; mais les miettes ne le regardaient même pas et allaient chercher ailleurs consolation et réconfort.

Julien aimait passer de longues soirées à inventorier ses collections, Sgala mettait sac au dos et partait camper chaque fois que l’occasion se présentait. Julien courait les vide greniers et les marchés aux puces, Sgala préparait des raids de survie sur le Plateau de Millevaches.

 

Malgré tout ce qui aurait dû les séparer, Julien et Sgala s’aimaient fraternellement depuis la classe de cinquième, époque et lieu de leur première rencontre. Ils passaient régulièrement ensemble des soirées épatantes autour d’un frichti préparé par Julien ou à la pizzeria voisine du studio de Gérard. Julien montrait à Sgala ses dernières découvertes et lui expliquait longuement les vertus admirables de la pièce manquante enfin découverte et payée une bouchée de pain. Sgala parlait de ses conquêtes amoureuses et décrivait ses derniers exploits d’explorateur intrépide, à moins que ce ne soit l’inverse.

 

Cette amitié sans faille ne les empêchait pas de se moquer gentiment l’un de l’autre et de commenter réciproquement leurs manies. Julien mettait Sgala en boîte en le traitant de « Brazzanova », habile contraction de Savorgnan de Brazza et de Casanova, quant à Sgala il appelait volontiers son vieux copain « la pie », fine allusion à sa manie de ramasser n’importe quoi pour en faire une collection. Il faut dire que Julien avait une collection de collections. L’une d’elle pourtant lui tenait particulièrement à cœur sans qu’il puisse dire pourquoi. C’était sa collection de couteaux. Environ deux cent pièces les plus variées, depuis de vieux couteaux pliants de Nontron au manche de buis poli par le frottement des poches, jusqu’aux créations les plus ébouriffantes des couteliers américains spécialisés dans les articles pour officiers de police Hollywoodiens et autres barbouzes de haute volée.

 

Cette collection-là amusait particulièrement Sgala qui n’arrivait pas à comprendre l’intérêt que son vieux bernard l’ermite de copain pouvait bien porter à des outils évoquant l’aventure et la vie au grand air plutôt que les soirées pépères au coin de la télévision. Il avait même évoqué un jour en riant l’inévitable névrose de tout amateur d’objets symboliquement phalliques. Julien n’en avait cure. Il aimait les couteaux, et voilà tout. Quant à Sgala, tout « baroudeur » qu’il soit, il n’accordait paradoxalement  à la technologie que la place justifiée par son utilité fonctionnelle. « C’est l’homme qui fait la différence, disait-il, pas le matos ! » Il reconnaissait volontiers qu’il lui fallait bien un couteau pour aller camper, mais n’importe quel vieil Opinel faisait son affaire, encore le perdait-il une fois sur deux, ce qui désolait Julien.

 

Depuis des années, Julien qui ne désespérait pas de le contaminer, offrait régulièrement à son copain ce que la coutellerie ancienne et moderne pouvait proposer de plus efficace et de plus affriolant à n’importe quel amateur de vie dans la nature… et de couteaux. « Puma », « Buck » et « Mongin » pour ne citer que les plus prestigieux, avaient ainsi vu les fleurons de leur production atterrir au fil des ans dans les tiroirs de Sgala qui ne les sortait jamais, de peur de les perdre et de peiner ainsi son copain. En effet, si l’objet en lui-même lui était indifférent, il appréciait à sa juste valeur la preuve d’amitié que lui donnait à chaque fois Julien et il n’omettait jamais de lui offrir en échange une pièce de monnaie, paiement symbolique qui efface le pouvoir maléfique d’un couteau offert.

 

Et là, sous ce soleil écrasant, sourd aux merles et aux chiens, Julien regardait au fond de la fosse  la boîte de chêne blond qui contenait le corps de son vieux pote. Ce corps puissant dont Sgala était si fier. Un corps aujourd’hui détruit par le feu, noir et racorni, du moins Julien l’imaginait-il ainsi car il n’avait pas voulu le voir une dernière fois avant la fermeture du cercueil.

Une histoire idiote. Un accident comme il en arrive tellement sans qu’ils aient le plus souvent d’autres conséquences qu’une bonne peur et la certitude d’être plus prudent à l’avenir. Sgala avait brûlé vif dans sa tente au fond d’une clairière ou il s’était installé pour une nuit de camping sauvage. On avait retrouvé sur son cadavre les traces fondues de son sac de couchage, la longue fermeture éclair remontée jusqu’en haut. Les gendarmes en avait déduit que le campeur, surpris par le feu pendant son sommeil n’avait pas pu s’extirper de son duvet avant d’être asphyxié, et cela à cause d’un minuscule objet, un curseur de fermeture éclair coincé. Ils remarquèrent également que ce curseur était dépourvu de la petite pendeloque qui sert habituellement à le manipuler, ce qui avait probablement déterminé  le blocage lors d’une tentative d’ouverture trop brutale. « C’est l’homme qui fait la différence, pas le matos » s’était remémoré Julien.

 

Le discours du prêtre était fini et les membres de la famille se mettaient à défiler devant l’excavation, jetant au passage sur le cercueil la rose trop parfaite que leur présentait, avec la mine de circonstance, l’employé des pompes funèbres. Quand ce fut son tour, tout à la fin, Julien refusa d’un signe la fleur tendue par le sbire en noir et plongea sa main droite dans sa poche. Elle en ressortit crispée autour du dernier modèle de chez Spyderco, un petit bijou pliant, tout acier, dont la lame dentelée, tranchante comme un rasoir, pouvait être ouverte d’une seule main. Il jeta le couteau sur le cercueil d’un geste rapide et le bruit sec du métal contre le bois  résonna fort dans la fosse, après le choc mou des roses. C’était le dernier cadeau pour Sgala. Julien voulait le lui offrir pour ses quarante deux ans. Raté.

 

Le soir de l’enterrement, Julien retarda autant qu’il put le moment d’aller se coucher. Il tenait à être épuisé de façon à s’endormir le plus vite possible. Il n’arrivait pas encore à bien intégrer la disparition de son cher Sgala et il ne voulait pas passer sa nuit à ressasser tous les événements qui avaient marqué leur longue amitié. Vers deux heures du matin, après avoir vainement tenté de s’abrutir devant une émission de télévision affligeante, il se mit au lit en espérant trouver rapidement le sommeil.

 

On secouait son lit… Julien voulait dormir encore. Pourquoi ne voulait-on pas le laisser dormir ?  Julien abandonna en grognant la position en chien de fusil qu’il affectionnait et se redressa sur les coudes. La pièce baignait dans une lumière bleutée qui n’était certainement pas celle de la lampe de chevet. Julien fit un effort pour ouvrir complètement les yeux et vit Sgala. Son vieux copain était debout au pied du lit ; il en tenait les montants et les secouait vigoureusement. Le fait qu’on pouvait voir au travers de son corps ne le rendait pas moins présent, terriblement présent.

-     Merde, Sgala, qu’est-ce que tu fais là ?  fut tout ce que Julien, au bord de la panique, trouva à dire d’une voix un peu cassante.

-    Je suis venu te dire, répondit Sgala avec un sourire d’une infinie tristesse, c’est toi qui avais raison… Pour le matos, les couteaux et tout ça… Mais celui que tu m’as donné ce matin… C’est dans mon sac de couchage que j’en aurais eu besoin !

 

Jean-Pierre LHOMME – j.p.lhomme@free.fr

 

 


 

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